Alors le commentateur s'étonne : Il y a du brouillage dans les clivages ! la Droite a capté la notion de "mouvement", la marque des "progressistes de Gauche" face aux "conservateurs de Droite"...
Ceux qui s'étonnent ainsi ont déjà cédé à la fascination "bougiste" car ils commentent le "mouvement" indépendamment des valeurs et les objectifs poursuivis.
__ Face à Sarkosy, il faut dépasser l'agitation et poser simplement la question du "sens" :
Pourquoi ?
Pour qui ?
Pour aller où ?
Sans ce questionnement, le "bougisme" fascine, comme le joueur de flûte envoûte et emporte les rats de Hamelin
__
Pour rompre l'enchantement, il faut déjà casser le préjugé de l'immobilisme cosubstanciel du camps conservateur. Que les commentateurs puissent limiter leur imaginaire politique à l'opposition d'un notable rond de cuir face au révolutionnaire agité, laisse rêveur. Le conservatisme n'est pas nécessairement immobile car ce qu'il veut "conserver", ce n'est pas la tradition, mais les intérêts de l'argent. Le conservatisme peut même se faire "Révolutionnaire" dès que revient l'opportunité de reconquérir le terrain perdu. C'est la réaction. Ce fût le cas de la Révolution nationale en 40, qui voua au diable le bilan du Front Populaire et ses congés payés, comme aujourd'hui les 35h. Ce fût le cas aussi du Thatchérisme face à la grève et au "pouvoir" syndical.
Même "en mouvement" ce sont toujours les intérêts d'une minorité de puissants que la droite veut concerver. Elle peut pour cela, soit défendre le modèle social en place s'il est productif pour leurs intérêts, soit engager un mouvement de transformation -aujourd'hui "néoconcervateur"- de la société.
Car pour un conservateur, peu importe finalement le dosage conjoncturel d'autorité, de liberté, de tradition et de modernité, le modèle économique et social qu'il promeu est à chaque époque l'expression du dosage le plus performant possible pour ceux qui incarnent les forces de l'argent du moment.
Ceux qui s'étonnent de voir le conservatisme "en mouvement", n'ont perçu ni le retournement des rapports de force sociaux depuis les années 80, ni les nouvelles convergences à l'oeuvre entre une droite au service du capitalisme patrimonial et une droite néolibérale au service de la finance mondialisée.
Le Sarkosysme n'est rien d'autre que la bonne alchimie conservatrice du moment qui permet la relance et l'actualisation du mouvement conservateur. Il réussit d'ailleurs pour cela la synthèse des deux clientèles du néoconservatisme : le patrimoine traditionnel et la nouvelle finance.
Car depuis 1945, la "réaction" a du se contraindre au compromis pour des raison morales (faire oublier la collaboration) mais également pour des raisons géopolitiques : le compromis avec la classe ouvrière était une nécessité pour ne pas laisser prise à une cinquième colonne bolchevisme.
Depuis 1989 au moins, le rouge ne fait plus peur. Le capital respire enfin, et veut reprendre la mise qu'il s'était résigné à mettre sur la table… durant quarante ans!
A ce stade, "se mettre en mouvement" c'est surtout reprendre sa mise des poches de ses ex-partenaires en quittant précipitamment la table de jeu :
Délocalisations... et fin de partie pour les "partenaires sociaux".
Comprendre toutes ces années de contrainte, et d'auto-censure, si contraire à la culture autoritaire du patronat français, c'est expliquer pourquoi l'esprit de revanche s'exprime avec une telle force tous azimuts ! La sécu de 1947 et du conseil national de la résistance, la décolonisation, Mai 68...
Alors oui… ça bouge le mouvement de réaction en marche!
Le discours sur les "avantages acquis*" en est sans doute la meilleure illustration.
(*Par la remise en cause des avantages acquis, entendons ici non pas les quelques ajustements nécéssaires repris à des fins d'argumentation politique -comme la fameuse "prime de charbon" des conducteurs sncf qui d'ailleurs n'existe plus- mais leur remise en cause globale, car partant de tels exemples l'argumentaire conduit à justifier la remise en cause du "modèle social" dans son ensemble)
Jusqu'ici l'existence de statuts protecteurs étaient "bien vue" même lorsqu'ils étaient encore limité à quelques secteurs pionniers: qu'ils incarnent une possibilité pour les uns de caser sa progéniture dans une bonne situation... ou qu'ils soient une "ligne de mire" dpour les revendications sociales d' autres secteurs : l'existence même de ces situations incarnait l'image concrète d'un Progrès social possible.
Désormais le mouvement c'est d'assouplir : entendre "pour l'employeur" : en conclure "retirer les droits antérieurs".
L'immobilisme, le conservatisme serait de vouloir garder et promouvoir les avantages des salariés.
Comment en est on arrivé là?
Il faut observer précisément la genèse du paradoxe de l'argumentation néoconservatrice, l'axiome de base de la logorrhée sarkozienne : Comment faire adhérer à la mutilation, ceux là même que l'on va amputer ...
- 1 - Usés par la précarité et l'intériorisation du rapport de force social défavorable, les travailleurs ne voient plus de perspective pour le progrès social. Les salariés au statut plus avancé ne peuvent donc plus incarner légitimement une avant garde du progrès.
Aiguisant les jalousies, le discours néo libéral trouve ainsi au début des années 90 une première "accroche" rhétorique auprès des couches populaires. Après dix années de résistance face à la vague libérale mondiale des années 80 (Reagan, Thatcher ...) c'est également l'époque où la Gauche française elle-même montre quelques signes de fatigue : "...contre le chômage, on a tout essayé..."
- 2 - Ainsi c'est le mouvement même vers le progrès qui est d'abord délégitimé avant que la droite ne soit en mesure d'enclencher le mouvement à rebours. Il faut que le peuple ne croit plus aux perspectives de progrès pour qu'ils soit possible (en démocratie) de l'emmener en chantant sur les voies de la réaction.
- 3 - En France c'est la dernière cohabitation Mitterand et l'aire Chirac qui incarnent ce temps de l'inertie où la roue a cessé d'avancer dans un sens ... mais n'est pas encore repartie en sens inverse. La génération de droite au pouvoir est encore imprégnée de la culture du compromis, elle n'a pas encore pleinement conscience de l'ampleur du retournement des rapports de force sociaux en sa faveur; en face ceux qui disposent de "l'avantage acquis" de pouvoir faire grève (sans voir son emploi menacé) peuvent encore donner de la voix avec le soutien de l'opinion... Dans cette situation la réaction, comme "empruntée", n'ose pas encore. Le camps d'en face n'a plus déjà que la force de résister. C'est dans ce compromis pas encore tout à fait rompu, où s'amorcent les retournements , que naît la sensation d'immobilisme.
Les uns sont fatigués d'attendre, les autres sont usés à résister. C'est là que vient se nicher le thème de la "Rupture". Il faut que la roue reparte dans un sens, ou dans l'autre. La clientèle de droite veut concrétiser les gains du nouveau rapport de force social et géopolitique et la fin de la "peur du rouge"... avant que d'autres peurs ne viennent du Sud pour mettre en cause ses profits (crises ecologiques et économiques, alter mondialistes, islamisme...) Peut être également qu'à gauche certains, las , préfèrent au final voire au grand jour les rapports de force jusque là souterrains... pour reconstruire?
[ PARENTHESE...
L'histoire d'un fameux député de l'Ain Alphonse Baudin, se situe à une période historique similaire à la croisée de la deuxième République et du second Empire. Face au chômage et à la révolution industrielle naissante les repères sont brouillés, les rapports de forces bouleversés, les classes populaires ne distinguent plus une perspective claire de progrès... Alphonse Baudin et Victor Schoelcher arpentent alors les faubourg ouvriers parisiens pour soulever le "peuple de Paris" face au coup d'Etat de Napoléon III contre la République de 1848. Le peuple perméable aux critiques du anti-parlementaristes peine à se mobiliser... A une femme qui disait aux députés républicains souhaitant la résistance des Parisiens : «Croyez-vous que nos hommes vont se faire tuer pour que vous conserviez vos vingt-cinq francs*? »(*l'indemnité parlementaire), Baudin aurait répondu : «Restez et vous verrez comment on meurt pour vingt-cinq francs.»
Grimé en républicain, puis parfois même en socialiste, Napoléon "Le Petit" avait réussi a faire que le peuple abdique lui-même ses droits, il permettait l'enclanchement du cycle réactionnaire anti-républicain, pour le mener ensuite à sa perte ]
4 - La séquense "Progrès > Inertie > Réaction" est naturellement un moment de grande confusion idéologique... Ne compare-t-on pas Sarkozy à Kennedy... parce qu'il ... bouge! Sarkozy cite Blum et Jaurès; Napoléon III écrivait sur la fin du paupérisme. Afin de s'allier toutes les énergies disponibles on fait croire qu'il n'y a plus ni Progrès ni Réaction, il n'y a plus qu'Un grand mouvement mondial de "modernisation universelle". Ainsi les gagnants du système on souvent voulu donner du capitalisme l'image de l'intérêt général, plutôt que l'image de l'intérêt prédateur.
C'est là toute l'histoire de la "Rupture décomplexée" et de "l'Ouverture"...
Cela peut permettre de comprendre pourquoi la Droite la plus radicale depuis longtemps parvient paradoxalement à s'affirmer, tout en parvenant à brouiller les clivages et a s'adjoindre ceux là même qui incarnaient une forme de "mouvement" (de bougisme?) à gauche...
Et les "avantages acquis" dans l'histoire ? Et bien nous n'avons pas fini d'en parler car désormais ils constituent, selon moi, "un marqueur" idéologique.
A gauche, nous verrons ceux qui voudrons prendre acte du mouvement en cours, expliquant que cela, et d'autres choses encore (Immigration, 35h, services publics, principe de péréquation et de redistribution...) sont des freins au mouvement universel de "modernisation".
Ceux là voudront "moderniser la gauche" pour prendre le train en marche, défendront la table rase... confondant ainsi le "train du progrès" et celui de la réaction néo-conservatrice.
Sur la modernisation sitons P-A Taguieff dans "Résister au Bougisme"* :
"Emprunté au langage entrepreneurial, le terme "modernisation", devenu passe partout lexical, en est arrivé à désigner confusément la tentative toujours recommencée pour "rattraper le retard du présent réel sur un présent idéal" … la "modernisation" est par là même toujours "urgente". *"
Les tenants de "la modernisation" se gardent bien de définir cet "idéal". Car reconnaître le mouvement de modernisation comme un mouvement idéaliste… cela le démystifie, il n'est plus un mouvement "naturel", il est un mouvement subjectif, idéologique. C'est pourquoi la "fascination du bougisme" est antidémocratique. En refusant de définir et de qualifier toute cette agitation, ce mouvement de globalisation/modernisation, on refuse aux citoyens le droit de choisir le sens du mouvement et de l'évolution sociale. On laisse ainsi le citoyens spectateurs de politiques dont il n'a plus ni les codes ni les clés de lecture.
On peut donc partager cette autre analyse avec P.A Taguieff : "Le contenu réel de la modernisation est l'intégration, dans l'espace marchand, de toutes les institutions, l'extension illimitée des logiques de fonctionnement de l'entreprise. … Rapidité, efficacité, flexibilité, rentabilité. L'entrée dans la société "bougiste" planétaire s'accompagne d'une réduction de la démocratie…".
A l'inverse donc, refusons le replis et la table rase idéologique : assumons tout ces débats. Ceux sur les droits et les salaires, comme tout ceux qui peuvent constituer des "marqueurs idéologiques" pour la gauche. Car chacun de ces marqueurs sont des "petits fortins" sur le chemin de la bataille culturelle que mènent les néolibéraux. Qu'ils tombent un à un et le mouvement historique incarné par l'élection de Nicolas Sarkozy durera, longtemps.
Si nous parvenons à gagner idéologiquement auprès de l'opinion publique le débat notamment, sur les "avantages acquis" et le "modèle social" c'est que nous aurons su montrer le chemin nouveau vers un progrès social possible.
Nous aurons redonné l'Espoir quand un salarié verra en celui qui a un meilleurs statut, non plus un concurrent à dépouiller, mais un camarade de qui s'inspirer, .
Lorsque chaque salarié poura entendre que la somme de ce qui leur est refusé, ou de ce que l'on veut leur retirer n'est rien au regard des dividendes qui sont tirés de son travail ou de sa consommation, lorsqu'ils verra que le joueur de flûte ressemble à Robin des bois, mais qu'à l'inverse ils nous amène à notre perte... Nous auront su redonner l'espoir d'un autre chemin possible.
Plus que cela même c'est une alternative, illisible aujourd'hui, qui apparaîtra concrètement.
Refusons les aggiornamento désespérés, nous pouvons redonner l'espoir en retrouvant le sens du progrès. En politique cela passe par le choix d'une "Orientation" nous avons les prochains mois pour la définir. Dans un parti démocratique cela prend un peu de temps et d'énergie, c'est un débat collectif, c'est un "Congrès".
Pour enclencher cette dynamique nouvelle, posons nous simplement ces trois questions sur notre engagement socialiste :
Pour QUI ?
Pourquoi ?
Pour aller où?
Christophe BERARDI

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